La Chine maoïste est peut-être le thème historique le plus chargé politiquement et donc souvent le plus mal compris sur le mode hagiographique ou de la légende noire. Le problème est qu’il n’existe pas vision neutre ou plus neutre de l’histoire, il n’y a que des visions positionnées pour chaque observateur. L’enjeu politique de chaque étude, c’est celui de la conscience claire, de savoir depuis quel dynamique de classe on écrit et pour quel intérêt : le notre, c’est le camp du prolétariat généralisé comme classe somme. La conscience claire consiste à déterminer avec le plus de rigueur possible la nature d’un objet, tout en sachant et en assumant que la société donne toujours une fin au savoir. C’est d’autant plus vraie en sciences sociales dont les savoirs sur l’homme sont toujours sujet à caution, parce qu’ils révèlent les bases réelles de la société capitaliste. La vérité n’est jamais une chose, elle est une hétérogénéité dynamique qui est ontologiquement indéterminable, mais schématisable et c’est dans cette écart que se situe l’interprétation qui est consubstantielle et nécessaire à tout projet du savoir. Pour donner mon schéma historique j’essaierai d’appliquer sérieusement la méthodologie génétique marxiste développée par Georg Luckàs et Lucien Goldmann, à savoir replacer les acteurs dans la totalité sociale de leur époque, et définir quel est la forme de la conscience qui guide les sujets collectifs déterminants, ce qu’on appelle la conscience attribuée. Cette conscience est conceptuelle et essaie de recréer la dynamique limite que partage les acteurs mais qui n’existe chez aucun d’eux et qui permet de montrer, au-delà de la pensée de chaque individu qui est spécifique, ce que ce groupe partage de commun, de cohérent et qui structure l’histoire avant les comportements individuels. La leçon de Mao peut se formuler comme une question : “Pourquoi la faction maoïste, si efficace pour gagner la guerre civile, s’enlise à partir des années 60 et deviens inefficiente ?”, le secret de renversement, c’est celui de la conscience dépassée par les événements. Mon hypothèse est que la vision du monde de la conscience attribuée formée pendant la guerre permet la victoire de Mao, car elle correspond bien aux problèmes que se pose la société. Pour la même raison cette conscience produit ensuite son échec : trop adéquate à la situation historique militaire, ne s’est pas transformée quand les besoins sociaux ont changés. La conscience attribuée du groupe maoïste avait atteint la limite de ce qu’il pouvait concevoir. Ce n’est pas une limite cognitive personnelle, mais une limite structurelle liée à la position de classe [^1].
1. La guerre : la conscience efficiente
La vision eurocentriste de la période maoïste, est celle d’une répression totale, de Mao comme le dirigeant absolu de la Chine, lançant des campagnes arbitraires d’assassinat. La victoire objective de la faction maoïste du parti communiste, contre les nationalistes du Kuomintang (KMT) mais aussi à l’intérieur du parti n’était pas prédéterminée. Il semble que l’atout décisif qui a joué, c’est leur conscience de classe plus proche de la masse chinoise que celle des autres groupes politiques. La conscience de classe adéquate décrit ici les orientations, les intuitions politiques, la connaissance des villages, des paysans, du fonctionnement rural etc. c’est à dire un ensemble de pratique réelles qui vont les vouer à certaines stratégies comme la guerilla paysanne proposée par les maoïste. Cette souplesse tactique adaptée à la constitution réelle du pays, permet des mobilisations massives. La plupart de ceux qui deviendront les cadres du système du parti sont paysans très pauvre comme Zhu De, enrôles dans l’armée jeune comme Peng Dehuai ou enfants de petits propriétaires terriens (c’est le cas de Mao et de Liu Shaoqi), certains sont plus excentrés comme Yang Shangkun, fils de riches propriétaires terriens. Ce qu’ils ont de commun en revanche, c’est la conscience qu’ils sont exclus de la nouvelle société bourgeoise nationaliste, soumise à l’Occident du KMT, et qu’ils peuvent créer une nouvelle société, et qui doit jouer sa carte. La liaison forte d’intérêts politiques et l’ennemi commun qu’est le KMT pendant la guerre civile uni les dirigeants autour de la même conscience de classe, mais elle commencera à se déliter selon les parcours et nouvelles fonctions de chacun une fois arrivé au pouvoir. Mais depuis le début de la guerre en 1927, jusqu’en 49 l’efficacité vient dans les moments cruciaux de cette compréhension des dynamiques de la société chinoise qui échappent aux autres factions du Parti. Le parti communiste chinois est formé en 1921. Mao n’est que le chef de la province du Hunan à l’époque, et n’est pas une figure majeure de la fondation, comme pour Liu Shaoqi, Deng Xiaoping, ou encore Lin Biao qui ne jouent au départ aucun rôle de premier plan. En réalité, ils ne vont pas briller jusqu’en 1935, car la période de 1921 à 1927 est largement gagnée par le KMT. Ils sont soutenus par la très grande bourgeoisie de Shangaï et les sociétés secrètes mafieuses. Ils sont également fort de fonds et d’armes envoyés par l’URSS pour éloigner les puissances impérialistes qui avaient conclu des traités inégaux pour piller les ressources chinoises, et bien sûr le Japon après la guerre de 1895. Jusqu’à 1927, les forces communistes se constituent progressivement et il y a même des mouvements de politisations et de révoltes spontanées dans les campagnes. Mao dans son fameux rapport de 1927 sur les paysans du Hunan, note avec romantisme, ce qu’il qualifie de spontanéité révolutionnaire, au début de 1927 le PCC est fort de 58 000 hommes. La même année il est trahi par le KMT, qui déclenche de violent massacres anticommunistes avec les armes soviétiques. Le 12 avril 1927 des massacres sont commis à Shangaï au comité du PCC en contre l’ensemble les bureaux de syndicats de gauche, ordonnés en personne par Tchang Kaï-chek, appuyé par les sociétés secrètes, comme la Bande verte qui massacre d’environ 5 000 grévistes et sympathisants communistes : ils se connaissent bien, la bande finance le KMT depuis 1919. A la fin de l’année 1927, il reste à peine 10 000 hommes après que Tchang ait poussé les répressions contre révolutionnaire jusqu’au Yangtsé; pour lui aucune organisation de travailleur ne doit subsister car ils doivent être soumis à la bourgeoisie et l’ordre nationaliste. Seule une poignée de militants arrive à regagner les arrières bases pour reformer une organisation militaire, mais de nombreux cadres sont morts. La leçon infligée par Tchang est violente, et à vrai dire, à la fin de l’année 1927 le parti est presque détruit. C’est pour la première fois que la conscience de classe de Mao et de sa faction se révèle décisive. En 1927, il n’est pas encore l’homme fort du parti, ce rôle revient aux “28 bolsheviks”, un groupe constitué d’intellectuels chinois formés à Moscou, complètement coupés de la conscience de classe de la très grande majorité de la population paysanne de l’époque. Leur attitude se résume souvent à proposer des stratégies qui calquent les modèles dogmatiques du stalinisme, et qualifient les cadres restés en Chine de “rustres”, de “guérilleros sans théorie”. Parmi eux on peut citer comme notables Bo Gu, le numéro 1 du Parti de 1932 à 1935, issu d’une famille de la haute gentry du Jiangsu, mais Yang Shangkun [^2], que l’on a évoqué, et que la longue marche fait changer de position, et il se rallie à la ligne de Mao et abandonner la ligne dogmatique de Wang Ming. Après Shangaï, les troupes communistes se regroupent à Jinggangshan un village montagneux à la frontière du Hunan et du Jiangxi, bordée d’anciens repaires de bandit. Les soviets ruraux sont le lieux du regroupement sous l’impulsion notamment de Mao et Zhu De.Les 28 avaient mené une stratégie basée sur le prolétariat en constitution des grandes villes. Ce prolétariat existe bien, il est assez important en terme de massification, mais pas de conscience politique, il manque d’organisation et la domination prend la forme d’une jeune bourgeoisie, bien organisée avec des appuis armés au sein des villes. Par ailleurs, la population chinoise est composée à 85% de travailleurs ruraux. L’intuition de Mao, guidée par une autre compréhension des rapports de classe chinois décide de se baser sur la paysannerie pour prolonger le mouvement révolutionnaire. Ce n’est pas qu’une question de conscience mais aussi d’opportunité, car il exploite la défaits de 27 des “28 bolsheviks” face au KMT, et du repli vers les campagnes pour mettre en avant sa stratégie dans un contexte où elle est plus efficace, et il gagne dans le même mouvement du soutien politique. En 1931, Mao et Zhu De fondent le soviet de Jiangxi, il est rejoint par Zhou Enlai, à ce moment en jusqu’en 33 les manœuvres de la faction de Moscou sont désastreuses, elles entraînent de lourde pertes en voulant transformer la guerre de guerilla en guerre conventionnelle, c’est la limite de leur conscience. La défaite contre la 5ème campagne d’encerclement du KMT en est la preuve. Il faut que le parti se repli pour ne pas connaître la défaite totale, c’est donc contraints et forcés par les faits que que la stratégie de la Longue marche proposée par les maoïstes est adoptée, signifiant le renforcement du pouvoir de Mao. La forme politique du parti change également, c’est une organisation d’un type radicalement différent : un parti-armée, fusionné avec une paysannerie mobilisée militairement, dont les cadres dirigeants ne sont plus des théoriciens universitaire mais des hommes dont la compétence première est tactique, logistique, organisationnelle et militaire. La Longue marche est le moment décisif dans le processus de constitution de la vision du monde spécifique, une “conscience de la Longue marche”.
la Longue marche commence le 15 octobre 1934 et prend fin le 19 octobre 1935. Les communistes partent avec près de 100 000, seuls 10 000 arriveront a destination au soviet de Yan’an. La leçon est claire pour tous : c’est la stratégie et la ligne de Mao qui a permis de survivre, il prend le contrôle du parti à Zunyi en 1935. A travers cette reconnaissance et le retournement qu’il mène de la situation de 27 à la victoire, ces hommes se voient comme une classe qui partagent une idée du destin chinois, à la fois pour les paysans vu comme révolutionnaires en puissance et une croyance en eux-même, dans leur projet politique qui a prouvé son efficacité à travers la guerre, et en Mao le porteur de la ligne politique. Il a le contrôle de l’armée et du parti. Si la longue marche est une défaite pour le camp communiste, elle ne l’est pas pour Mao, car il peut maintenant imposer sa stratégie et il jouit d’un immense prestige mais cela s’accompagne d’une essentialisation de l’efficacité politique dans la personne Mao. C’est une forme de sincère aveuglement de la part des cadres du parti vis-à-vis du celui qui a porté la ligne qui a mené de la mort à la victoire, et ce sera encore renforcé par la réussite du premier plan quinquennal. Il devient difficile pour eux de concevoir que les choses peuvent encore dégénérer ou échouer à parti de leur situation. Cette surprise explique en partie la latence de la réaction politique. Ce que cette société très spécifique de la longue marche laisse aussi de structurant, ce sont les Shantou (“sommets de montagne”), un système d’affiliation factionnelle, qui va marquer souterrainement la vie politique chinoise jusqu’après la mort de Mao [^6]; la survie politique que ce dernier à su maintenir tient beaucoup à sa capacité à faire jouer les rivalités entre Shantou. Le système s’est formé au cours de l’établissement des base militaires communistes indépendantes pendant la guerre civile après la Longue marché, les fidélités et services d’alors n’ont pas été oubliés dans le nouvel Etat se sont tissés en réseaux. Parmi les Shantou militaires important, celui de Peng Dehuai, héros de la guerre de Corée et ministre de la Défense, et donc liés à beaucoup de cadres centraux et locaux de l’armée. C’est précisément leur caractère informel et implicite qui les rend si difficiles à démanteler et si structurants pour la vie politique, car le système est informel et infra institutionnel et détermine largement le choix politiques de chaque acteurs. Cette structure parallèle fait de la politique chinoise un jeu permanent de loyautés personnelles, ce qui fragilise durablement toute tentative d’institutionnalisation du pouvoir. Les institutions sont constamment doublées par ces réseaux informels qui en déterminent les véritables rapports de force. Les Shantou sont le système de la guerre politique objectivée dans lequel la direction politique est avant tout donnée par un rapport de force constant, c’est la forme politique qui correspond homologiquement à la structure de la “conscience de la Longue marche”. Si il est difficile de donner les axes d’une vision du monde, je vais essayer de les donner :
- Cette conscience est partagée à un degré plus ou moins grand [^4] mais elle est spécifique à la haute direction du parti, qui ont subis les mêmes pertes, les mêmes privations, et la même formation politique par la guerre.
- Une théorie politique définie par la pratique. Il n’y a pas de dogmatisme théorie chez Mao, tout pratique est bonne. C’est par cette souplesse théorique qu’il réussit à gagner la direction du parti à partir de 35 et qu’il ne s’enferme pas dans le dogmatisme moscovite. C’est grâce à cela qu’il peut adapter ses tactiques, comme en 1933-34, et plus tard en pariant sur l’épuisement des forces du KMT contre le Japon et en reformant le parti communiste en mobilisant les intérêts paysans autour de motifs nationalistes et anti-impérialistes. Grâce à la continuité des tactiques de guérillas dans les campagnes, à la fin de la guerre sino-japonaise, le PCC avait 19 régions sous leur contrôle et un contingent total de près de 3,2 millions de membre. Mais cette théorie vient aussi des manques académiques de Mao concernant la théorie marxiste qu’il ne connait que vaguement par les textes stalinien, et vogue philosophiquement entre dialectique et positivisme. Ce qui le marque c’est surtout la manière dont la théorie peut se coller à une pratique qui existe déjà.
- Un volontarisme idéaliste. Il y a une théorie du volontarisme centrale chez Mao. Elle porte à la fois un élément progressiste, en voyant toujours le possible, même si il oublie parfois les conditions matérielle d’existence et les bases matérielles de la volonté de changement. Ce volontarisme est lié à la vision que Mao a de lui-même, et prend de l’importance à mesure que Mao devient chef politique et militaire, démiurge politique pour qui le risque est toujours payant. C’est un volontarisme victorieux aussi, parce la majeure pensée de Mao est produite durant la guerre, avant cette époque de reconstruction puis de reprise du pouvoir en 49, elle porte un espoir fondamental. Le volontarisme c’est aussi l’idée que la conscience, la volonté et l’action humaine en groupe permet de tout résoudre. Il développe sa philosophie autour de principes simples, car il est peu formé théoriquement. Besogneux, se fait des idées à partir de ce qu’il vit comme dirigeant militaire, dans la vie du parti et de ce qu’il lit des données, des enquêtes de terrain et des rapports politiques qui passent par lui.
- Une conscience militaire. La pensée maoïste est adaptée à un contexte de survie et de guérilla, et c’est tout d’abord ça la formation des dirigeant maoïste. L’autre partie de leur formation, c’est la vie de parti la lutte politique, et les questions techniques, de politique d’élection, de bureau etc … loin des débats théoriques. Alors la politique est mené par eux comme la guerre, sous la forme de repli, d’offensive, de dissolution de l’adversaire etc. De plus on y retrouve des caractéristiques typiques des organisations militaires : une culture du secret et une transmission d’informations hasardeuses, une habituation à la violence etc. Au fur et à mesure de la guerre, et que cette conscience se forme, elle se coupe de plus en plus de la pensée paysanne, la “conscience de la Longue marche” maximale est limitée par les schèmes mentaux de l’attaque et de la défense et réduit toute situation à un rapport ami-ennemi. La solution est toujours dans la forme du conflit et prennent l’aspect de la mobilisation, de la dissolution, de l’offensive et de la rupture plutôt que par l’administration patiente et la réforme progressive. Elle est structurellement mal équipée pour gérer la lenteur des transformations économiques, les résistances diffuses d’une société paysanne. Autrement dit, il y a un lien organique entre l’efficience, la victoire politique et une conception militaire du parti, car pour ces hommes la survie et la victoire politique se confondent, donc tout relation est prise sur le mode de l’agon car il n’y a pas de différence entre structure politique et armée, ou presque pas. Mao dira en 1967 dira : “Les militaires chinois ne sont pas forcément des hommes politiques, mais les hommes politiques remarquables sont en majorité des militaires (…) aux moments clefs de la politique, ce sont les forces militaires qui donnent la parole” [^5] , exprimant le fond de sa conscience de classe, qui sur cet aspect est resté inchangé chez lui.
Le concept de “conscience de la Longue marche” est une concept limite, c’est à dire que personne ne partage totalement cette idéologie et la biographe de chaque individu fait dévier la conscience réelle de cette conscience conceptuelle (conscience attribuée). Le but est de montrer laisser de côté les brouillages des vies et de montrer ce qui est commun et signifiant dans cet épisode, sa dynamique générale. L’hypothèse sur sa nature est que la forme militaire de la conscience est très efficace durant la guerre civile (27 - 56), mais que leur conscience devient de moins en moins capable de répondre à un nouveau problème, celui de la construction et du développement d’un nouvel Etat. La séparation de plus en plus prononcée de la conscience de classe paysanne et ouvrière des dirigeants, va rendre de moins en moins efficiente l’action politique des dirigeants maoïste en la décalant par rapport à la situation réelle du pays.
2. Le Grand Bond : la conscience limitée
Quand Mao devient le premier président de la république démocratique de Chine, il a alors 56 ans. Liu Shaoqi en a 51, Zhou Enlai 51 également, Lin Biao 42 seulement, Chen Yun 44, Deng Xiapoing 45 et Zhu De 63, Ils ont traversé ensemble la guerre civile, tous depuis la longue marche, ce groupe est le cœur du pouvoir chinois avec quelques autres. Leurs années de jeunesse sont derrières eux, ils arrivent au pouvoir avec une formation et une pensée déjà établie et une vision d’eux-même affirmés. Ils sortent d’une épreuve et d’un tour de force dont l’ampleur est immense, ils sont extatiques mais la guerre les a épuisés, elle a formé une grande partie de leur être social, de leur imaginaire, mais aussi de leur pratique. La nouvelle classe sociale dirigeante, celle de la “conscience de la Longue marche” qui accède au pouvoir en 1949 est composé d’environ 700 personnes. Une première transition s’opère après la prise de Shangaï qui correspond à une institutionnalisation du pouvoir communiste. Le symbole du début de cette coupure c’est l’installation après la fin de la guerre au Zhongnanhai, la partie ouest de la cité interdite qui sera aménagée en lieu de vie et centre politique décisionnaire du parti. Elle symbolise la victoire du parti communiste, mais aussi le prix de cette victoire, c’est à dire la coupure de plus en plus nette avec la composition de la conscience de classe chinoise. Pendant toute la première partie de la période maoïste, les dirigeants quittent peu le palais et vivent principalement entre eux, se tenant au courant uniquement par les rapports politiques et les enquêtes de terrain. Ils peuvent savoir ce qu’il se passe, mais ils ne le vivent pas et sont de plus en plus absorbée par la vie politique du parti et n’ont plus du tout une pratique commune avec les travailleurs : la sécurité très stricte du palais, les dirigeants sortent peu, ils ont un niveau de richesse loin de la vie fruste de la guerre, les bals de l’élite du parti, et bien d’autres signes montrent que la conscience de guerre solidifie sa classe mais perd son atout, la proximité. Le déplacement est sensible entre la première période de la guerre dans laquelle la paysannerie est au premier plan, parce que la victoire dépend d’elle, à une période dans laquelle le contrôle politique prime, la pratique du pouvoir va remplacer petit à petit la “conscience de la Longue marche” chez les dirigeants par une nouvelle conscience politique toujours orientée par la lutte, mais qui se constitue comme une pensée de la conservation politique. Ce n’est bien sur pas un cynisme pur, car imposer sa ligne veut dire aussi réaliser son projet politique : les oppositions de stratégie sont des visions du monde opposée et la lutte personnel se confond avec l’orientation du parti (durant l’opposition Mao-Shaoqi des années 60). Cet étape du renforcement politique passe aussi par un traitement de la contre-révolution, préoccupation éminemment militaire, La pensée militaire, surtout celle de Mao après 49, l’amène à surveiller les purges anti-droitiers dans les campagnes avec attention et demande des rapport assidus. Il a un soucis permanent de la menace contre-révolutionnaire et de l’avancement de la campagne d’écrasement de ces mouvements le zhenfan, durant les premières années du nouveau régime il maintient un contrôle proche des affaires de sécurité. Il reproduit simplement les habitudes des années 30 et 40 : quand un choix de stratégie et celui entre la vie et la mort, gagner politiquement est intimement lié à la survie de tous. D’où la brutalité que l’on peut développer pour l’imposer. Mais il y a aussi une contraire objective, en sortant de la guerre, le parti a besoin de créer un grand Etat planificateur, pour au moins deux raisons :
- Le danger impérialiste et sortie guerre colonisation qui se concrétise pas les interventions impérialistes en Corée (1950-1953) et au Vietnam (1945-1975). Il faut pouvoir mobiliser et déplacer efficacement les troupes.
- L’appareil administratif nécessaire pour développer le secteur productif industriel et agricole est presque totalement à inventer. Il faut une institution pour organiser et prioriser les tâches (premier plan quinquennal).
La conscience qui était efficace dans la guerre commence, au sein de ce nouvel Etat planificateur à être dépassée par toutes les questions techniques, à se sentir noyée par l’ampleur de la tâche et des efforts à déployer. La limite stricte c’est la capacité de la vision du monde de la Longue marche à cerner les problèmes centraux de la période et trouver des solutions. Les schèmes de pensée de la guerre ne sont pas adaptées aux questions agricoles et économiques. Le plus spectaculaire exemple, c’est bien sur le “second” Grand Bond en avant, qui met en lumière la limite de la conscience maoïste et des mécanismes qui ont permis sa victoire : surestimation de la conscience de classe paysanne, instabilité politique et problèmes de remontées administratives et la conception de la transformation sociale comme une guerre. A travers le premier plan quinquennal (53-57) qui est une réussite, la déstabilisation politique et la vie interne du PCC rend difficile l’application des politiques. Cela est dû aussi aux systèmes de conservation de secrets, de fidélités etc. Les tactiques vont dans tous les sens, promotions et éliminations de fidèles, appui sur les pouvoirs locaux contre le centre politiques, court-circuit des procédures via des coups directs, et tout le monde s’y adonne, la survie politique tient à cela. Cette méthode politique empêche la consolidation d’une fraction adverse (surtout pour Mao) mais interdit symétriquement toute correction institutionnelle des erreurs politiques. L’appareil ne peut pas fonctionner comme mécanisme de retour d’information fiable, car la gestion cloisonnée et intéressée de l’information héritée de la guerre ne facile pas la transmission d’informations entre les services. Dans les services administratifs, et dans les bureaux centraux, en vérité, on vit toujours la vie de maître espion et les tensions en interne sont bien plus violentes et avec des effets bien plus direct que dans les Etat du nord impérialiste; la pratique du Zhengfeng, la campagne de rectification, qui consiste en des campagnes d’autocritique et de dénonciation et remarques. La classe sociale nouvelle d’une centaine de milliers de cadres dans lesquels ont lieux des affrontements de faction mortels : il suffit de voir le destin d’un personnage comme Peng Zhen, patron de l’idéologie et la formation des cadres en 60, il est arrêté en 66, pour ses manœuvres pour disqualifier la faction de Mao. Quand se déroule le premier grand échec de la politique maoïste, le “Grand Bond en avant” entre 1958 et 60, la réaction des dirigeants n’est pas simplement un aveuglement ou du cynisme, mais la limite de la conscience de cette classe, c’est à dire l’incapacité à voir les problèmes et les régler. Les alertes des famines sont massives, précoces, documentées à tous les niveaux, les canaux officiels de remontée de l’information sont bouchés mais les enquêtes demandées par le parti confirment la situation très problématique que le parti reconnait en 1959. Le système d’achat-vente obligatoire des grains depuis 1953 a déjà fragilisé structurellement les campagnes. Des rapports sur les pénuries circulent dès 1958 mais la dynamique est déjà engagée et va causer un moment de rupture dans la classe dirigeante entre la ligne maoïste qui veut prolonger le chemin du communisme et conserver la politique de la “conscience de la Longue marche” (Zhu De et Zhou Enlai seront ses compagnons jusqu’à leurs morts), et une ligne plutôt représentée par Liu Shaoqi qui propose un mécanisme de type NEP, c’est à dire réintroduire des éléments de marché et de concurrence dans la production agricole pour stimuler la production et le développement industriel. Voyant arriver des nouveaux problèmes, il tente d’adapter sa pensée pour y répondre, il est un des premiers avec Deng Xiaoping à comprendre qu’il faut une nouvelle vision du monde pour transformer la nouvelle société chinoise. Ils sont le signe que dans les années 60, avec plus de dix ans d’Etat constitué derrière eux, une partie de la classe dominante, plus jeune sens les limites de la pensée de Mao et développe dans sa pratique, plus administrative et technique, liées à la planification et le développement économique : c’est une “conscience planificatrice technocratique” qui s’oppose donc à Mao. Ce n’est pas qu’une question de personne, ou de pouvoir, mais de vison du monde.
L’idée du Grand Bond est de propulser la Chine dans l’ère de l’industrie lourde de masse. Pour pouvoir s’en doter, il faut suffisamment de travailleurs dans les villes, il faut donc une production agricole assez importante pour subir un exode de travailleurs. Les campagnes doivent devenir des structures de production agricole, mais aussi industrielle. La campagne politique du Grand Bond commence dès 1957, et s’intensifie en 1958. Elle se déploie selon des caractéristiques militaires, dans l’idée de “mener des batailles contre le monde naturel” en demandant des qualités humaines de dévouement et de sacrifices aux paysans; le vocabulaire des documents administratifs l’attestent. Les attentes de la politique maoïste sont utopiques, à cause de sa dynamique de victoire et de la réussite du premier plan quinquennal, mais aussi en proposant une stratégie de transformation économique pensée par les formes de la guerre. Les paysans ne sont pas des soldats que l’on peut motiver, on est pas dans les cadre d’une bataille à laquelle il faut survivre pour des buts de guerre identifiés, il s’agit de la vie quotidienne des paysans pour qui la politique nationale est lointaine : on ne peut pas réalistement exiger ce niveau d’implication de leur part. Les dirigeants du parti et surtout Mao calque beaucoup cette nouvelle situation sur la guerre civile, durant laquelle les paysans se sont mobilisés, mais dans le cadre d’une guerre et pour des motifs partiellement nationaux. Le maoïsme en pariant sur le volontarisme arrive à ses contradictions, car on ne peut pas transformer la conscience des gens et la guider comme celle d’une armée disciplinée. Il y a une croyance dans la classe dominante, au développement d’une spontanéité politique, venant de l’arriération même des forces productives. Le mot majeur du Grand Bond est “l’homme est le facteur décisif”, l’idée que le subjectif peut absolument engendrer l’objectif. Il y a une profonde sincérité dans la volonté de passer une étape supplémentaire dans la transformation vers le communisme chinois et la coupure avec la conscience de classe, ils sont tous plus ou moins encore lié à la “conscience de la Longue marche” qui réinterprète toute chose selon une forme militaire (l’ennemi, le front, l’offensive, la victoire rapide par la mobilisation des masses). Cette homologie structurelle est signifiante, car elle utilise un modèle de lutte et de victoire/défaite, dans un contexte sans ennemi dans lequel la socialisation cohérente des forces productrice est nécessaire. Par exemple la possibilité de réaliser des “percées” qui rejouent, sur le terrain économique, la logique de l’encerclement-rupture qui avait permis de sortir du Jiangxi en 1934, comme elle permettrait de briser l’encerclement de l’industrie, mais aussi la fixation d’objectifs de production irréalistes présentés comme des “batailles” à gagner par la volonté collective, le vocabulaire même de la campagne (运动, yùndòng, “mouvement”). Ce que rencontre le maoïsme, c’est la méfiance et la rigidité autoritaire de l’organisation militaire qui entrave son propre fonctionnement. Des cadres locaux résistent à l’application du Grand Bond, des dirigeants provinciaux préservent leurs zone, l’armée, d’origine paysanne, est furieuse (précisons en note sur ça), mais la transmission des informations est aussi entravée : la falsification des chiffres à tous les échelons est importante : personne ne peut rapporter un mauvais résultat sans risquer d’être désigné comme saboteur. A ce titre, l’affaire Peng Dehuai est représentative, dès la conférence de Lushan en juillet-août 1959 où Peng adresse à Mao une lettre critique sur les excès du Grand Bond, mais le poids du Shantou et des appuis fait craindre le pire à Mao. Il rend la lettre de Peng publique devant le plénum et la traite comme attaque factionnelle. La plupart des dirigeants se rallient ou se taisent par calcul. Peng est destitué, remplacé par Lin Biao. La seule tentative institutionnelle de correction est neutralisée, la famine s’aggrave dans les mois suivants.
Au final le résultat de la politique de Mai est connu, on compte quinze à vingt millions de morts excédentaires, dû la politique du Grand Bond. Ce n’est pas qu’une conséquence ponctuelle : les capacités productives sont durement atteinte, la chute brutale de la production céréalière de 200 millions de tonnes en 1958 à 143,5 millions de tonnes en 1960, et un recul du PIB qui ne sera rattrapé qu’au milieu des années 1960. Les conséquences de la politique vont s’étaler sur dix ans. Cette politique n’est pas une erreur de Mao ou un “délire” individuel, mais la limite de la conscience maximale de sa conscience attribuée. Une conscience formée par vingt-deux ans de guerre populaire peut concevoir des solutions sous la forme de la mobilisation totale, de l’enthousiasme révolutionnaire, du dépassement des obstacles par la seule volonté collective. Elle ne peut pas penser les limites de sa position, et les moyens de la dépasser sans s’abolir, constater sa perte d’effectivité. Cet épisode montre l’échec de Mao, le déclin de l’effectivité de la conscience qu’il représente et la montée en puissance de la “conscience planificatrice technocratique”. La dernière bataille de sa vie sera pour lutter contre cette classe et d’amener jusqu’au bout de sa conséquence sa ligne politique. Cette tension va continuer à s’intensifier dans les années suivantes pour se cristalliser dans la révolution culturelle. Suite au Grand Bond une période de vingt-cinq ans jusqu’en 76, qui vont être marquées par un double mouvement, dont on peut dire quelque mots. Une bataille sera engagée entre les tenants de la pensée planificatrice et la ligne révolutionnaire militaire de Mao. Si la première l’emporte jusqu’en 66, la révolution culturelle ouvre une période ambiguë de dix ans durant laquelle les initiatives révolutionnaires fleurissent côtoient la continuité effective du pouvoir maoïste. Dans un premier temps si le Grand Bond coûte cher politiquement à Mao, il le reconnaît et émet une autocritique, il est contraint de se mettre en repli, ce qui est accepté par le Comité central en janvier 1961. Son but est d’endormir la méfiance de tous les Sanhtou qui se sont alliés contre lui, ils ne veulent sous aucun prétexte reproduire la catastrophe, Mao est devenu un héros trop lourd. Le nouveau gouvernement mené par Liu entame une dérive droitière et fait ses premiers pas dans la direction du marché en introduisant (chercher) . C’est l’expression politique signifiante d’une large couche de cadres dirigeants qui est en train de se constituer, celle de la conscience planificatrice technocratique” qui propose des schèmes d’organisation civile, de centralisation des besoins, de planification. Elle est bien plus rationnelle que le maoïsme et plus adéquate aux nouveaux problèmes nationaux qui sont ceux du développement productif. Mao pointe à la fois un mouvement réel de sédimentation de l’ensemble d’une couche de cadres fonctionnaires du parti (quelques centaines de milliers de personnes constituent cette classe) qu’il veut secouer et combattre, pour des raisons aussi personnelles que politique, mais il le fait avec les armes de sa conscience. Comme il est le plus attaché à cette conscience “conscience de la Longue marche” car elle a fait toute sa position, et avec quelques complices (Lin Biao, Zhou Enlai et Jiang Shing notamment) il lancera la révolution culturelle, qui lui échappera et qui deviendra un mouvement autonome, qu’il devra par la suite réprimer et procède à une concentration des pouvoirs. Cependant la ligne maoïste se montrera structurellement incapable de comprendre le problème en cours, celui de la mondialisation et l’intégration de la Chine. La ligne de Liu était claire, pas celle de Mao qui esquive simplement le problème parce qu’il n’est pas apte à penser les défis de la construction du communisme dans le néolibéralisme et la mondialisation. Ironiquement le combat politique de la fin de la vie de Mao sera un échec, et le problème qu’il avait mis de côté le rattrapera. Après une période de troubles politique de deux ans, c’est Deng Xiaoping, purgé deux fois, qui va la mener, prolongeant son engagement depuis les années 60. Son retour au pouvoir et les réformes d’ouverture sont le symbole d’une conscience maoïste qui s’est battue jusqu’au bout, mais dépassée
3. La production réelle
La Chine de 1949 est dans une situation terrible après la guerre coloniale, la guerre civile, la seconde guerre mondiale et la guerre de Corée qui l’attend encore. A cette époque, le PIB par habitant estimé à environ 50$, la mortalité infantile dépasse 200‰, une production d’acier de moins d’un million de tonnes annuelles (plus de 70T pour les USA), et une population à 85% rurale. Seul 12,6% du revenu national chinois proviens de l’industrie, et 68.4% de l’agriculture, la production industrielle avait chuté de moitié par rapport à son niveau d’avant-guerre et la production agricole d’un quart, de plus les équipements industriels de Mandchourie avaient été pillés par les Soviétiques en 1945-1946. La monnaie nouvelle, le renminbi, n’était pas encore acceptée et la situation financière d’après-guerre n’est pas bonne : les propriétaires et gestionnaires privés des grandes villes côtières se sont enfuis avec le Kuomintang et avec leur capital. La reconstruction part donc d’un point exceptionnellement bas, ce qu’il reste ce sont les moyens de productions qui n’ont pas été détruit et la structure agricole. C’est à partir de cette situation critique qu’il faut partir pour évaluer l’efficacité de la reconstruction chinoise et le bilan maoïste. La situation est d”autant plus difficile que le but est haut, c’est à dire développée une société vers le communisme : la transformation économique et sociale par la planification, la collectivisation et l’industrialisation accélérée sont nécessaire, pour assurer le développement du niveau de vie intérieur, pour se défendre des puissantes menaces impérialistes et former les organes politiques adéquates. Le volontarisme débordant des premier temps se reflète dans les buts économiques que se propose le parti : “Surpasser le Royaume-Uni et rattraper les US”. La première étape consiste donc à réaliser des investissement d’Etat massifs pour palier aux capitaux qui ont fui le pays : il faut donner une première impulsion économique. Entre 49 et 52, les investissements d’Etat en part de PIB, augmentent de 26 % et 80 % des investissements vont à l’industrie avec une augmentation de la production de 54 %, dès les premières années, la production décolle entre 1949-1952; ce premier mouvement était irréalisable pour un marché capitaliste centré sur le profit rapide. La “conscience de la Longue marche” est aussi ce qui guide la stratégie économique en optant pour une mobilisation générale des travailleurs, un aspect volontariste, et une planification centralisée vue comme une armée économique. Pendant cette première période, il y a quelques concession politiques, la politique du Front unifié associe provisoirement les capitalistes nationaux à la reconstruction, leur fournit des prêts de la Banque populaire et des allocations de matières premières. La part du secteur privé dans la production industrielle recule mécaniquement de 63 % à 39 % sous l’effet de cette croissance différentielle du public avant même la nationalisation. Les capitalistes nationaux sont noyés par rapport à la place que prend l’Etat et le parti dans la production générale. L’idée politique est d’utiliser l’impulsion de l’Etat pour transformer fondamentalement le mode de production et la conscience paysanne. Les dirigeants comptent sur une forme de spontanéité paysanne, de prise de part active dans la transformation. Basé sur cette compréhension amputée de la Chine, qu’il a construit en se coupant de la conscience de classe paysanne, Mao fait le choix d’une “attaque économique” et lance une politique de développement rapide qui se concentre autour du développement de l’industrie lourde et la limitation des échanges extérieurs. C’est le 1er plan quinquennal prend place de 1953 à 1957 et se concentre sur le développement de l’agriculture, la collectivisation des terres et la socialisation de l’industrie et du commerce. Cette première partie est un succès, elle est achevé en 1960 au bout de sept ans à travers 5 phases : “Mise sous tutelle progressive”, “campagne des Cinq Anti”, “Marginalisation”, “Rachat à intérêt fixe”, et “extinction”. Des quotas de production sont mis en place et l’Etat devient presque le seul acheteur avec des prix bas, le secteur privé passe de 63 % à 39 % des entreprises. La campagne fini en 56 par la nationalisation de toutes les entreprises privées, cela permet un contrôle total de l’Etat sur la direction de l’économie chinoise, et la campagne des “Cinq Anti”, met fin à toute bourgeoisie économiquement active héritée de l’ancienne société. Cette première modification est un succès politique dans la prise de contrôle de l’appareil de direction économique chinois, et dans le soutien populaire et la transformation accomplie. Le vrai problème économique qui continue fortement à handicaper le développement du pays, c’est le rapport entre output agricole et production industrielle : il faut avoir une productivité agricole pour nourrir les travailleurs de l’industrie et permettre un exode rural : c’est le piège de l’équilibre stationnaire d’Adam Smith. Le Grand Bond en avant est la matérialisation de cet obstacle et le Grand Bond en avant, est la méthode que la “conscience de la Longue marche” ne peut pas résoudre avec ses schèmes. En 1959, la production agricole n’est pas capable d’absorber la demande et les quotas de production d’acier ne sont pas atteint. Mao en est furieux, la production d’acier est l’indicateur de performance n°1. L’accumulation de capital mobilisée pour financer la transformation forcée est considérable et, à certaines périodes, insoutenable. Le taux d’accumulation passe de 16,5 % du produit national en 1955 à 23,4 % en 1957, atteint 37 à 45 % pendant le Grand Bond (1958-1959), puis se stabilise autour de 30 %. Les indicateurs montrent une précipitation qui a sacrifié la consommation de la richesse produite à la production stratégique de long terme, alors que la productivité agricole n’augmente que de 0,6 % par an entre 1957 et 1975, les taux d’accumulations ne peuvent s’expliquer que par la privation et la famine. L’amélioration du revenu que connaît la campagne est principalement due à l’élargissement des activités annexes (petites industries rurales, construction, travaux publics) et l’échange agricole-industriel. C’est le signe de la réorientation trop rapide et mal préparée des travailleurs chinois et de la production, mais surtout mal conceptualisée. Cette impréparation, combinée à de mauvaises conditions météos, la réduction massive de l’offre de travail industriel pendant le Grand Bond et l’augmentation des quotas obligatoires livrés à l’État, condamne les campagnes à la famine. Liu Shaoqi alors président de la République populaire de Chine, opposé à Mao sur la question du grand bon en avant analyse que “trois parts de catastrophes naturelles et sept parts de fautes humaines”. La Révolution culturelle, contrairement à ce qu’on pourrait attendre, ne perturbe guère la production agricole et ne fait baisser la production industrielle que modérément. Si la précipitation du plan est critiquable, la stratégie planifiée de transformation industrielle la seule viable pour permettre le développement, politiquement vital au peuple chinois. Le régime productif d’accumulation industrielle permet indirectement à un nouveau modèle agricole plus productif de se développer afin d’entamer la révolution industrielle dès la années 60. C’est grâce à une planification centralisée ainsi que la distorsion massive des prix par les achats d’Etat que le parti réussit cette transition malgré le développement faible des forces productives. Le développement de la fertilisation chimique et de la science en Chine permet aussi de développer de manière interne la productivité agricole. Cette distorsion réussit à maintenir l’investissement industriel à un niveau élevé, mais au prix d’un sous-investissement chronique dans la productivité agricole qui se solde par des crises alimentaires et la tension récurrente entre croissance industrielle et rigidité de l’offre alimentaire. La production de céréales et un des indicateurs qui bougent le moins, 2,53 % par an entre 1950 et 1976 et la production agricole totale de 3,4 % annuellement, mais la surface cultivée passe de 21 millions d’hectares en 1952 à 46,56 millions en 1978, pavant la voie à la révolution verte des années 70-80.
Si l’on regarde l’ensemble de la période maoïste (49-76), le bilan est indiscutablement positif et sans précédent historique pour un pays de cette taille, de cette densité de population agricole et avec une tâche de cette ampleur. Entre 1950 et 1978, malgré l’instabilité politique structurelle, on constate une croissance du RNB (revenu national brut) de 7,3 % par an, avec 3,4 % de revenu agricole et 13,5 % de revenu industriel. Le RNB est multiplié par 5 en 25 ans, et le poids de l’industrie dans les revenus nationaux à 52,1 %. En 1976 la conversion industrielle est achevée et la Chine dispose d’un appareil de production industriel lourd pour se lancer au cœur de la tempête qui secoue les années 70, la mondialisation financière comme nouvelle forme d’accumulation du capital. Pour donner quelques exemples significatif des capacités de la nouvelle industrie : la production d’électricité passe de 7 milliards de kilowatts-heure en 1952 à 256 milliards en 1978, soit un taux de croissance annuel de 14,8 %. L’acier passe d’un million de tonnes à 32 millions, croissance annuelle de 14,3 %. Le pétrole, virtuellement inexistant en 1950, atteint 104 millions de tonnes en 1978, avec un taux de croissance annuel de 23,8 % — ce qui permet à la Chine d’exporter 10 millions de tonnes, finançant ainsi des importations d’équipement sans déficit de balance des paiements. La force de travail non agricole passe de 42,3 millions de travailleurs en 1957 à 100,3 millions en 1975. Le remaniement difficile qui a été opéré sous Mao était la condition de possibilité objective du développement de la Chine entreprise dans les réformes de 1978 pourtant en rupture avec sa ligne politique. Le maoïsme laisse un héritage concret qui donne une dynamique à l’économie chinoise, cet prend quatre formes :
- Le taux d’investissement industriel élevé et la construction d’une infrastructure de production diversifiée, dans de nombreuses villes.
- Le programme du “Troisième Front”, qui fonde des villes sur des bases industrielles dans les provinces intérieures, lancée dans les années 1960 pour des raisons de défense, cela créer un réseau de production et de connections avec une partie de la Chine intérieure.
- Les restructuration radicale des campagnes en collectivités communistes dès le premier plan quinquennal, secoue les institutions rurales chinoises, les nouvelles générations sont habituées aux changements, ils sont prêts aux grandes réformes de 1978 et 1994.
- Une pensée de la stratégie, qui vient de Mao, mais aussi de Deng, et sans doute avant tout de la forme Etat-parti qui pour penser sa survie doit penser une politique de long terme. L’Etat chinois, à penser son intégration au néolibéralisme comme un moyen de développement au long terme.
On pourrait penser que la modification de l’appareil de production chinois se fait au détriment de ses producteurs; Il est vrai que la famine du Grand Bond à durement touché la Chine. Sur la dynamique large de la période, le bilan est positif quand à l’augmentation du niveau de vie global. La mortalité infantile recule de 21,2 % en 1954 (en 1972, Shanghai avait un taux de moralité inférieur à celui de New York) à 12 % en 1972 et la Chine arrive en 1976 à une autosuffisance alimentaire avec un niveau nutritionnel correct, ce qui n’est le cas d’aucun autre pays du sud en 76. L’égalité de revenu entre villes et campagnes, qui était l’un des objectifs déclarés du maoïsme, est à peu près atteinte à la fin de la période : en 1978, le revenu mensuel d’une famille ouvrière urbaine est d’environ 120 yuan, celui d’une famille paysanne de cinq personnes avec deux actifs d’environ 80 yuan — soit un rapport de 1,5, là où il était de 2 en 1956 et où il dépasse couramment 5 à 10 dans le reste du tiers-monde. L’échelle des salaires est exceptionnellement resserrée : le rapport entre le salaire le plus bas et le plus élevé est de 1 à 1,5 ou 2, contre 1 à 4 dans les pays capitalistes avancés, 1 à 5 dans les pays d’Europe de l’Est, et 1 à 10 dans le tiers-monde capitaliste. Le chômage urbain, qui touchait 8,5 % de la population active urbaine en 1957, est quasi nul en 1975. L’espérance de vie explose, elle passe de 35 ans avant 1949 à 65 ans en 1976 et l’éducation fait aussi des progrès majeurs le taux d’alphabétisation bondit de 15 % en 1949 à 80-90 % au début des années 1970. Il faut se rendre compte de ce qui a été accompli par les membres du PCC, partir d’une Chine impériale morcelée, ils réussissent le coup de forces de réunir toutes les anciennes factions, les régimes de propriété, à centraliser l’autorité politique et à former un Etat moderne, capable de planifier l’économie d’un des plus grand pays. L’ampleur de la transformation de son appareil productif n’a guère d’équivalent dans l’histoire du développement du tiers-monde, même si cette transformation s’effectue à un coût humain considérable et dans une instabilité politique chronique qui pèse lourdement sur les résultats réels. Cette constitution de l’Etat-parti planificateur et centralisé est l’héritage central de la période de Mao. Ironiquement, ce sont les membres les moins affectés par la révolution culturelle qui deviendront ensuite les artisans de la Chine d’économie mixte qui entre dans la mondialisation, Deng Xiapoing en tête. C’est contre cette faction qu’il avait lancé la révolution culturelle d’ailleurs, mais la “conscience de la Longue marche” que seuls les vieux maoïste comme Zhou Enlaï, ou Zhu De partagent encore avec Mao mourront avec leur ligne politique, les dix dernières années ont fait le tri dans les dirigeants, Lin Biao est exécuté en 71, Zhu De est mort en 76, Zhou Enlaï également, Peng Dehuaï meurt à cause de Mao en 74, et beaucoup survivent effacés comme Yang Shangkun ou continuent au sein du parti comme Chen Boda. La Révolution culturelle a montré les limites de la “conscience de la Longue marche” qui ne pouvait pas concevoir la transformation capitaliste de la Chine qui se profilait comme une nécessité, car le contexte mondial basculait dans le néolibéralisme, et vers la mondialisation des flux de marchandises et de capitaux. Il fallait faire un choix entre la continuation du communisme, ce qu’empêchait la structure de classe et de l’Etat, ou bien s’adapter en gardant une capacité de planification stratégique de long terme dans les secteurs clés (énergie, technologies …) en libéralisant par pans l’économie. C’est bien sûr la seconde qui a été choisie, et on ne peut surement que lui donner raison car la dépendance technologique de la Chine l’empêchait de rester en autarcie, si ce n’est à condition de devoir retrouver seuls tout un ensemble d’innovations des pays du Nord, et en même temps lutter contre le puissance impérialisme financier qui se développe alors. Le transfert de technologie opéré jusqu’à 2010 semble leur a donné raison sur le long terme.
Avant de conclure, il faut poser la question axiologique, celle de la “valeur” de la direction maoïste. Le simple de se trouver soit même dans une place sociale et étudier un sujet plutôt qu’un autre suffit à annuler la possibilité d’une étude neutre. L’étude dialectique assume la position et l’engagement de tout rapport au savoir. Il faut par honnêteté donner son critère de valeur; dans ce texte il y en a un : la situation possible, on essaie de savoir quels auraient été les autres devenirs historiques possibles, et si le régime communiste s’est rapproché du pire ou du meilleur. Cela ne sert à rien de faire des comparaisons abstraite du niveau de vie entre la France et la Chine de 1976, car ce serait oublié le processus historique de leur développement depuis la guerre coloniale en Chine, et que la différence de richesse à un procès de production historique, on fétichise la richesse des pays. Le raisonnement scientifique conduit à s’élever de l’abstrait au concret, c’est à dire ici de comparer un devenir potentiel du pays sous domination nationaliste avec le devenir réel qu’il a connus avec le régime de Mao. C’est à parti de cette borne inférieure contre factuelle qu’il faut juger le progressisme d’une période historique donnée, et non en comparaison des standards occidentaux érigés en norme. La période du maoïsme d’autant plus axiologiquement sensible que la mise en place d’un régime communiste efficient dans un pays représente l’angoisse de classe ultime, la fin du capitalisme et pour cette raison elle est un terrain de bataille idéologique qui ne se refermera pas, comme la révolution de 17. Si on suit les critères de Deng, peu importe qu’un chat soit blanc ou noir, tant qu’il attrape des souris. Peu importe la méthode, les résultats de la Chine on sans doute été parmi les meilleurs possibles réalisables par le pays à ce moment compte-tenu des contraintes. Selon Samir Amin la Chine est, à la fin de la période maoïste, le seul pays du tiers-monde capable de satisfaire les exigences matérielles de sa reproduction élargie dans tous les secteurs et à tous les niveaux techniques sans recourir massivement au marché extérieur. Sans la stratégie maoïste, la Chine serait aujourd’hui un autre Bangladesh, avec une population de 600 millions d’habitants dont la moitié vivrait dans un état de faim permanente.
Bibliographie :
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